Femmes murailles

J’ai une fascination pour les lieux de mon enfance ; ces demeures qui m’ont abritée parfois quelques semaines, quelques mois alors que d’autres m’ont vu grandir. J’aimerais pouvoir interroger les murs, leurs papiers peints jaunis par les cigarettes que ma mère fumait à la chaîne, souvent accompagnée par mes tantes. Il y a eu ce grenier dans lequel nous nous sommes réfugiées lorsque ma mère a abruptement quitté mon père, un après-midi, alors qu’il travaillait. Ma tante vivait dans l’appartement du bas avec ses trois fils qu’elle élevait seule. C’est dans cet entre-toit que se sont formés mes premiers souvenirs : mon petit lit tout près de celui de ma mère d’où je l’entendais sangloter, la fuite de mon canari, la petite voisine d’en face, Nathalie, avec qui je communiquais par signe parce qu’elle était malentendante (je l’enviais terriblement d’avoir une grande famille vivant sous le même toit), les litres de jus sucrés que je buvais avec mes cousins pendant que ma mère travaillait. Je me demande ce que ces murs diraient. Se rappelleraient-ils ces longs moments que nous passions enlacées, ma mère et moi, lorsqu’elle me retrouvait en pleurs, couchée dans le sèche-linge ? Nous n’avons aucune photo de ce minuscule appartement et j’en garde pourtant des souvenirs précis, presque tranchants.

Depuis l’enfance, chacun de mes mouvements — ceux de ma mère aussi — ont été accompagnés de la présence d’autres femmes, le plus souvent celles de ma famille. Jamais loin. D’un quartier à l’autre, une muraille se créait comme pour prévenir d’un danger. Nous guettait-il réellement ce danger ? Je ne saurais dire, mais elles étaient là — ma grand-mère, mes tantes et ma mère —  lorsque je quittais pour l’école, lorsque je revenais, lorsque j’étais malade. Il faut prendre soin les unes des autres, me répétaient-elles souvent, c’est bin tout ce qu’on a. Du plus loin que je me rappelle, elles ont pris soin : de moi, de leurs propres enfants — mes cousins et cousines —  de leurs frères et sœurs, de leurs voisins et de leurs maris malgré leur absence, leurs infidélités, leurs violences. Elles prenaient et prennent encore soin.

Le dernier appartement où nous avons vécu avait, comme façade, une véranda vitrée où j’installais un lit de fortune l’été et que nous condamnions l’hiver, à mon grand malheur, pour garder un peu plus de chaleur dans ce vieil appartement mal isolé. Ma grand-mère, Mimi comme je l’appelle encore aujourd’hui, vivait à l’étage du bas avec sa sœur pour qui elle assumait le rôle d’aidante naturelle. Avant de déménager encore plus près de nous, elle vivait dans un de ces gros blocs où s’entassaient des dizaines de famille avec, comme voisins, ma tante et ses enfants. Assise dans la véranda, je pouvais entendre ma grand-mère discuter au téléphone avec ses sœurs, ses enfants et, souvent, ma mère même si nous habitions juste en haut. Je me faisais observatrice du quartier. De mon poste, je voyais le balcon de ma tante et les bambins dont elle s’occupait, en plus de ses trois enfants. De là-haut, je me sentais en sécurité. Je me donnais l’impression de trôner alors qu’en réalité, je m’assurais d’être bel et bien protégée par ces femmes. Me savoir entourée me permettait de mieux respirer, de mieux dormir.

J’ai souvent questionné, trouvé presqu’anormal ce monde entièrement féminin dans lequel je vivais. Je m’y sentais confortable, rassurée, mais je voyais bien que mes amies avaient des pères, des oncles, des amis qui venaient réparer la plomberie, tondre le gazon, aider avec les sacs d’épicerie. Je vivais dans un portrait tout autre où il fallait se débrouiller seules dans l’attente que ces figures absentes ressurgissent et réparent convenablement ce que nous avions temporairement installé : de la broche pour retenir un muffler, des fenêtres condamnées parce qu’impossibles à ouvrir, des tuyaux colmatés avec du duck tape. Il y aurait bien sûr eu les propriétaires à qui demander de l’aide, mais l’épuisement et le manque de temps s’étaient installés suite aux nombreux messages laissés sur la boîte vocale. Ces propriétaires véreux, invisibles jusqu’au premier du mois, s’ajoutaient à cette horde d’hommes absents qui ne faisaient surface que pour l’argent, la nourriture, un lit et des vêtements propres. Ils s’ajoutaient à notre lot de méfiance et nous avons donc dû apprendre à faire sans. Ce n’était pas non plus par manque de débrouillardise ou par manque de connaissances que nous agissions ainsi : il y avait tant d’autres choses à faire. Ces réparations broche-à-foin nous sauvaient du temps jusqu’au prochain bris.Dans cette véranda, je passais de longues heures à regarder les albums photos de ma mère dans lesquels figuraient quelques hommes, toujours en retrait. De ces photos surgissaient d’autres lieux où trônaient les femmes de ma famille et ces gestes : une main sur l’épaule d’une autre femme, des regards tendres, mais préoccupés, toujours tournés vers ce qui sera à faire. Je pouvais m’imaginer, en regardant ces photos, ce qui occupait leurs pensées : la vaisselle, le raccommodage, les bouches à essuyées et les vêtements à frotter. Ces images bien que figées laissaient transparaître le prochain mouvement. Comme si ma mère et ses sœurs ne s’étaient arrêtées que l’espace d’un instant : elles n’étaient jamais réellement immobiles. Toujours les dernières assises et les premières levées, elles étaient et sont encore aujourd’hui au-devant des besoins de tous et chacun. Il y a ces photos, en particulier, qui sortent du lot. Comme une autre vie qui me parait irréelle tant ce qui est représenté n’a rien à voir avec le quotidien que j’ai connu et encore moins avec celui qui a meublé l’enfance de ma mère. Une immense maison blanche — un musée ? avais-je demandé à ma mère —, des enfants que je ne reconnais pas y sont vêtus de vêtements trop blancs et, surtout, l’inscription au dos de ces images sur laquelle figure la calligraphie de ma mère : Denver, Massachusetts, T&B Barron, April 1988. Sur une autre photo, ma mère est assise en compagnie d’une autre femme. Elles portent toutes les deux une chemise bleue et, au dos, est inscrit The house keeper and me at the Barron house, Denver, Ma., May 1988. Ma mère a été nanny, pendant quelques années aux États-Unis, pour des familles bien nanties. Puis, elle est revenue au Québec, auprès de sa famille. Elle a, comme sa mère et ses sœurs, continué de prendre soin des autres en devenant préposée aux bénéficiaires, puis auxiliaire familiale. De mère en filles, c’est ainsi que la lignée s’est construite. Aujourd’hui, les photos sur lesquelles ma grand-mère et ses filles figurent témoignent de ces inlassables mouvements répétés, sans cesse tournés vers les besoins des autres. Elles se figent, l’espace d’un instant, pour créer cette archive, cette mémoire, mais leurs visages sont fatigués, leurs doigts sont plissés non pas par la vieillesse, mais par l’eau savonneuse, les produits chimiques et l’angoisse de savoir qu’on ne peut pas veiller aux besoins de tous et chacun, quand bien même on s’acharnerait à essayer. Leur menton se tient haut et leur regard est tendre et franc de savoir qu’elles ont puisé jusque dans leurs entrailles pour s’assurer de donner une vie un peu meilleure aux générations qui suivront. Encore aujourd’hui, les femmes de ma famille se tiennent en murailles les unes pour les autres. Il n’est pas permis de vaciller. Nous sommes tout ce que nous avons.

Catherine Dupuis

Aucune réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *