Récits d’une misogynie intériorisée – Chapitre 1 – Le miroir

***ATTENTION ce texte contient une explication de scène d’abus sexuel. La scène est brièvement expliquée. Vous pourrez voir trois étoiles (***) avant et après le paragraphe qui contient cette description.

Les années 80, la meilleure époque pour me joindre à l’humanité. J’ai eu le privilège des cheveux gaufrés, des polars fluo et de pleurer ventre plat dans le salon avec ma radiocassette en écoutant Roch Voisine chanter seul sur le sable, les yeux dans l’eau. Tout était possible. Je n’avais pas encore vécu tant le jugement des autres. Du moins, pour le peu dont j’avais conscience.

Enfant, j’aimais le rose ou on m’a fortement suggéré l’idée que le rose était une merveilleuse couleur pour moi. Je le portais fièrement partout. Surtout que mon anniversaire de naissance est le 14 février et que j’avais la chance d’arborer mes couleurs sans ménagement. D’ailleurs, tout le monde participait à ma fête : les magasins, les fleuristes, les écoles, les centres commerciaux. Tout le monde décorait et célébrait. Le cœur était maintenant le symbole qui me représentait le mieux. Je l’ai longtemps porté aux oreilles. J’ai eu les oreilles percées quand j’avais à peine deux mois. Les parures. J’ai porté des robes et des jupes très souvent. Des robes et des jupes roses, des robes et des jupes mauves, des robes et des jupes roses et mauves. Mes costumes. Je me trouvais bien belle. Je me regardais dans le miroir souvent d’ailleurs. J’aimais me mettre en scène seule face à moi-même. J’observais mon visage, mon sourire. Je le testais. J’apprenais à me connaître à travers ce miroir. Je me faisais des grimaces. Je me regardais de proche, des fois très proche. J’observais ma façon de sauter, de bouger. Je dansais. Je me parlais. J’existais juste pour moi, à mes yeux.

Un jour, on m’a dit d’arrêter de me regarder dans le miroir comme ça. Je m’y attardais trop longuement. Et on me le répétait. Qu’est-ce qu’il a ce miroir? Il n’est pas correct? Qu’est-ce que ça veut dire si je me regarde dedans? Si je passe du temps, trop de temps à me regarder dedans?

Ce n’est pas correct de se regarder dans le miroir trop longtemps. Le miroir, c’est utile. On l’utilise. On fait ce qu’on a à faire et quand c’est fini c’est tout.

Si je le fais quand même, ça veut dire quoi? C’est narcissique? C’est que je m’accorde trop d’importance? Que je m’apprécie trop? Que je me trouve trop belle?

C’est trop. Ce n’est pas nécessaire. Je n’ai pas besoin de ça. Les autres le savent que je suis belle. Ils vont me le dire. Ils peuvent me le refléter. Je pourrais vivre à travers leurs compliments, leurs regards. Si je doute de moi, je pourrais faire ce que je faisais devant le miroir et on me complimentera. Ok. Ça semble être la seule alternative et c’est bien les compliments, non? C’est valorisé. Quand on en reçoit un, on doit dire : merci! Je devrais sourire. Je devrais être contente. On m’a vue. On m’a reconnue. Merci.

J’ai commencé à performer différemment pour les autres. Pour de l’attention, pour de la reconnaissance, pour être vue. J’ai commencé à performer pour plaire. En vieillissant, j’ai joué avec cette performance et avec ce désir de plaire. J’ai testé à travers les mots, à travers la confrontation, avec mon corps qui se transformait peu à peu avec la puberté. Qu’est-ce qu’on allait me refléter? J’explorais les vêtements plus serrés sur ma peau. Je trouvais beau mon corps qui changeait. J’avais 11 ans et j’étais fière de ce que je voyais. Je me tenais droite. Un dos droit et fier. Ma poitrine naissante faisait partie de mon corps, comme mes bras, mon nez et mes jambes. Mon corps faisait un.

*** Un après-midi de juin ensoleillé, c’était la première communion de mon frère de trois ans mon cadet. Après l’église, une réception s’est déroulée à la maison avec quelques membres de la famille. Tout le monde était assis dehors sur les chaises de patios blanches en plastique. On jasait. J’ai décidé de me changer pour me mettre plus confortable. J’étais contente parce que ma mère me laissait lui emprunter certains chandails des fois. Je lui avais pris son chandail à manches courtes noir. Celui avec le demi-col montant, celui côtelé et moulant. Je le portais avec mes jeans et je suis allée m’installer dans la chambre de mes parents sur leur lit pour écouter Céline Dion. Ils avaient le radio-CD et j’aimais m’installer là pour écouter de la musique et lire en même temps les paroles sur le livret. Le cousin à ma mère est entré quand Céline chantait Ziggy. Il est venu écouter la musique avec moi. Il me posait des questions. Pour ne pas s’étendre dans les détails, il s’est collé sur moi et il m’a touché les seins et les fesses à travers mes vêtements. Je me suis raidie. Après avoir essayé de détendre l’atmosphère, il s’est relevé. Il faisait comme si rien ne s’était passé en s’éloignant tranquillement, en me parlant pour vérifier comment j’allais pour savoir si c’était sécuritaire pour lui de partir maintenant. Quand moi je tremblais de peur. J’ai attendu qu’il sorte rejoindre les autres dehors pour me diriger illico presto dans ma chambre au deuxième étage où j’ai verrouillé la porte. J’ai appelé une amie pour parler juste pour ne pas être seule. J’ai attendu qu’il reparte chez lui. Durant les deux semaines qui ont suivi, j’ai parlé peu à peu. Je ne savais pas quoi faire de cet événement jusqu’à ce que je le revois lors d’une fin de semaine où je faisais mon spectacle de ballet jazz. Il faisait comme si de rien n’était. Quelle hypocrisie! Je ne supporterais pas de revivre d’autres rencontres. C’est trop. J’ai parlé à l’infirmière de l’école qui m’a accompagnée pour le dévoiler à ma mère. Il a ensuite été effacé de ma vie.***

Depuis cet événement, je ne possédais plus mes seins ni mes fesses. Ils ont été détachés de mon corps. Ils sont devenus la propriété des autres. Ils les voyaient. Ils existaient pour eux.

Leurs regards, comment s’en débarrasse-t-on? Comment refaire un tout avec soi-même? Est-ce qu’on peut rebricoler son corps? Est-ce que je dois cacher mes seins? Les enlever? Est-ce que j’en ai vraiment besoin s’ils ne sont plus à moi?

Fille = rose et cœurs

Fille = puberté = seins naissants

Fille = seins = abus

Rose = abus

Fille = abus

Je me méfie du rose. Je me méfie de mon corps, de ce qu’il peut créer. Je ne contrôle pas les réactions de ceux qui remplacent mon miroir. J’ai peur.

Une réponse

  1. Nawel dit :

    C’est tellement magnifique et vécu par pleins de jeunes filles ( sans le comprendre).

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